Faut-il travailler les ouvertures ?
C’est le sujet qui fait jaser les débutants aux échecs : quelle est l’importance des ouvertures et comment les travailler ? Enormément de contenu est disponible en ligne, les outils ne manquent pas pour apprendre par coeur tel ou tel piège de la Traxler ou telle ligne de l’écossaise. Puis on se retrouve en partie, et on se rend compte que nos adversaires ne rentrent presque jamais dans les lignes qu’on a pourtant si durement travaillé…
Donc oui il faut travailler les ouvertures, évidemment. Mais comment, et pourquoi, ce n’est pas si simple. Mémoriser vingt variantes est rarement ce qui fait progresser un joueur amateur. Comprendre les plans qui découlent de l'ouverture, en revanche, est un investissement rentable.
L’héritage soviétique : les finales avant tout
Le mantra de l’école soviétique est bien connu dans le petit monde des échecs : on commence par travailler les finales, ensuite on travaillera son milieu de jeu, et le travail des ouvertures est réservé aux joueurs chevronnés. C’est logique : on commence par les positions les plus « simples », celles avec le moins de pièces, et on se rend compte qu’elles sont déjà infiniment compliquées. On ajoute encore de la complexité au fur et à mesure, en remontant le fil de la partie à contre-courant, de la fin vers le début. Est-ce que c’est efficace ? C’est comme ça que les grands joueurs soviétiques sont devenus grands, donc bien sûr c’est efficace. Est-ce que vous allez rester motivé à jouer et à vous entraîner à force de repérer les nuances dans les finales de tours (3 pions contre 3 à l’aile roi et un à l’aile dame, 3 vs 2, tour active/tour passive…) ? Ce n’est pas sûr.
Commencer par les finales et délaisser les ouvertures n’est pas une mauvaise méthode, évidemment, c’est une bonne base à avoir en tête, mais je pense que ce n’est plus vraiment adapté au jeu tel qu’on le pratique aujourd’hui. Sur Chess.com, des tonnes de joueurs autour de 1000 elo connaissent des pièges d’ouverture, et en blitz (cadence que ne recommandait pas l’école soviétique), on risque de se faire avoir très vite.
Ce qu'il faut vraiment apprendre dans une ouverture
En fait ce qu’il y a d’utile dans le travail des finales, ce n’est pas les positions elles-mêmes. Ce qui importe, c’est qu’on comprend fondamentalement comment fonctionnent les pièces, comment elles interagissent entre elles. Les forces et faiblesses d’un fou vis-à-vis d’un cavalier, la manière dont un pion faible (isolé par exemple, ou doublé) peut devenir fort quand on l’avance. Comment les majorités de pion sur une aile sont mobiles ou non. De la même manière que travailler le calcul (les problèmes) n’a pas pour but de vous faire retenir par coeur des positions, et de vous faire intégrer des schémas, qui seront répliquables dans des positions tout à fait différentes.
Pour revenir aux ouvertures, donc, ce qui compte, ce n’est pas tant de mémoriser par coeur des suites de coups. Parce qu’encore une fois dès que votre adversaire dévie de votre ligne, vous ne saurez pas quoi faire. Ce qui compte, c’est de savoir gérer la transition entre le début de la partie et le plan de jeu, c’est-à-dire entrer dans un milieu de jeu où vous êtes à l’aise. En clair, cela veut dire avoir une idée des plans stratégiques possibles une fois passés les dix premiers coups. Maîtriser le gambit dame refusé variante d’échange, ça veut dire étudier la structure Carlsbad, comprendre le plan f3-e4 pour prendre le centre, l’attaque de minorité, le possible roques opposés, côté blancs. L’attaque sur le roi et les échanges, pour les noirs. On est déjà dans des choses assez techniques, mais c’est ça qui va être utile, et pas l’ordre précis de coups. En fait, on est déjà sur du travail stratégique de milieu de jeu. Une ouverture réussie n’est pas une ouverture où l’on est bien après 10 coups (même si c’est déjà bien), c’est une ouverture qui mène à une position de milieu de jeu que l’on sait bien jouer.
En pratique, ça veut dire que travailler les ouvertures, ça veut dire travailler des parties modèles de maîtres. On reconnaît la structure de pions, les bonnes et les mauvaises pièces, les plans naturels pour les blancs et pour les noirs. Ça nous aide pour jouer l’ouverture en question bien sûr, mais surtout, ça agrandit de manière générale notre compréhension du jeu. Exactement ce qui fait progresser à long terme.