Je perds une fois sur deux.
Alors que vous gagnez une fois sur deux.
Perdre est inévitable, indispensable, et tout à fait précieux pour progresser. Jouer c’est perdre, une fois sur deux (un peu moins si l’on compte les matchs nuls, mais vous avez l’idée). Perdre une fois sur deux, ça veut dire jouer contre des adversaires de son niveau, rien de plus.
Si vous jouez sur les sites de jeu en ligne, vous avez du observer qu’il existe un système de classement ELO qui évalue votre niveau, et qui a avant tout pour but de vous proposer automatiquement des adversaires d’un niveau comparable au vôtre. Lorsque vous créez votre compte, le site vous propose un classement arbitraire qui, au bout de quelques parties, reflètera peu ou prou le niveau. Pas de panique donc si lors de la création de votre compte, vous perdrez plusieurs parties à la suite (ou si vous gagnez plusieurs parties à la suite, mais je n’ai jamais entendu personne paniquer pour ça) : ce sont juste les quelques parties nécessaires pour que le site ajuste le niveau de vos adversaires au vôtre.
C’est pour cela qu’il est indispensable de jouer des parties classées, avec un compte utilisateur. Si vous jouez en invité, sans que le site ait l’historique de vos parties, ce sera la loterie à chaque fois…
J’insiste : c’est LE SEUL intérêt du classement ELO, pouvoir jouer contre des adversaires d’un niveau comparable au vôtre pour que chaque partie soit un défi bien calibré, surmontable mais pas évident non plus. Les champions jouent entre eux et ne s’amusent pas à jouer contre des joueurs amateurs pour gagner à chaque fois (ils n’y verraient d’ailleurs rien d’amusant), eux aussi perdent donc une fois sur deux. Le seul qui gagne plus souvent qu’il ne perd, c’est le numéro 1 mondial, et encore, durant le moment de sa carrière où il est numéro 1.
« Je veux d’abord connaître quelques stratégies avant de jouer, sinon je vais tout perdre »
C’est une phrase que j’entends parfois : d’abord j’apprends, ensuite je jouerai. Ça ne marche pas comme ça. Les échecs s’apprennent de manière empirique : on essaie, on se trompe, parfois on réussit, on en apprend quelque chose. Les élèves qui ne jouent pas ne progressent pas, c’est aussi simple que ça. Sur les plateformes de jeu en ligne, il y a énormément de monde, vous trouverez forcément des joueurs calibrés à votre niveau. Personne n’est « trop nul » pour pouvoir jouer en ligne, du moment que vous connaissez les déplacements des pièces. Et chaque partie jouée va vous apprendre quelque chose.
Les enfants qui n’aiment pas perdre… n’aiment pas jouer.
Point sensible. On en connaît tous, des enfants qui n’acceptent pas la défaite (ou on en a été ! :) ). Les échecs ne sont pas un jeu collaboratif, ni un jeu ouvert. Les échecs proposent un cadre basique : moi contre toi, l’un des deux gagne, l’autre perd (et parfois il y a des matchs nuls). Ne pas accepter ce cadre, c’est ne pas accepter le jeu. C’est d’ailleurs le grand intérêt du jeu d’échecs : la sanction du résultat qui pousse à faire mieux à chaque fois. Autrement, faire des exercices pour faire des exercices, par exemple, n’a pas tellement de sens. On en revient à la question de « pourquoi calculer l’hypoténuse du triangle machin-truc sachant que ça ne me servira jamais dans la vie ? » Aux échecs les exercices ont un but simple : améliorer les compétences en partie pour vous aider à gagner plus souvent.
Alors dit comme ça… c’est un peu brut. Perdre n’est facile pour personne, j’en sais quelque chose. Si les milliers de parties que j’ai à mon actif font de moi un vieux sage (de 30 ans) qui accepte la défaite avec philosophie, ça n’a pas toujours été le cas. Donc avec mes élèves, j’y vais en douceur, évidemment. Je leur montre des parties de maîtres, en leur montrant qu’ils perdent. Je leur montre des parties à moi que j’ai perdues. Je les fais jouer dans des conditions déséquilibrées contre moi (je commence sans la dame et les tours par exemple), et ils gagnent. (Attention : je ne joue pas des mauvais coups exprès, ce serait contre-productif qu’ils comprennent que je m’adapte exprès pour ne pas qu’ils perdent, mais je propose un cadre de départ différent, ça n’a rien à voir)
Petit-à-petit, j’apprends à mes élèves enfants à perdre. A accepter la défaite. C’est une étape indispensable pour pleinement entrer dans la pratique du jeu. En plus d’être, humainement, une qualité importante.